Les séries de « Portrait-Robot » d’Arman sont constituées par les effets personnels d’une personne qu’Arman connaissait bien – aussi les portraits furent-ils presque toujours le portrait d’un ami ou d’une connaissance proche. La seule exception à ce travail fut quand il réalisa une série de portraits de compositeurs de musique classique tels Wagner, Beethoven, Bach, etc. Dans ce cas-là il étudia en détail de nombreuses biographies sur ces divers sujets afin de retenir avec esprit et intelligence leurs manières de penser et leurs habitudes spécifiques.
Pour tous les autres portraits-robots, Arman voulait choisir lui-même les objets dont il pensait qu’ils pouvaient le mieux exprimer l’individu. Donc si vous saviez qu’il allait venir pour faire votre portrait, vous cachiez vos trésors les plus précieux parce qu’autrement il y avait de fortes chances pour qu’il les utilisât dans le portrait, quelquefois juste par espièglerie.
Il n’accepta jamais de paiement – ni de commandes – pour ces œuvres. C’étaient des cadeaux. Des collectionneurs, ceux qui étaient les plus passionnés, le priaient de faire leur portrait, en lui envoyant des cartons d’affaires personnelles présélectionnées. Arman les leur renvoya.
Mon « Portrait-Robot » par Arman.
Ce fut pour mon 27ème anniversaire. Je me souviens que je prenais des cours d’espagnol à cette époque et Arman savait que je ne serais pas à la maison pendant plusieurs heures. Je suis rentrée plus tard ce jour là et Arman me conduisit dans la salle à manger et me présenta mon portrait qu’il avait accroché là. Je fus comblée ; c’était une surprise tellement magnifique. Mais la surprise passée, je réalisai que mes objets personnels avaient été placés de manière désordonnée dans la boîte – ce qui me fit prendre conscience de la personne très ordonnée et rangée que j’avais imaginé être. Je voulais que mon portrait ressemble à celui qu’Arman avait fait de Bernar Venet, dans lequel tout était soigneusement plié et organisé. Mais je découvris que ces portraits disaient la vérité ! Et je découvris aussi qu’ils étaient aussi voleurs que des pies.
Durant plusieurs semaines qui suivirent, chaque fois que je ne trouvais pas un objet, comme mon tout nouveau sac à main Vuitton – que je n’ai jamais utilisé – ou ma bague à tête de lion avec un diamant ou encore certaines paires de chaussures, je courais et allais inspecter le portrait pour trouver les affaires « manquantes ». Elles étaient enfermées, collées entre elles sur un panneau de bois et scellées dans une boite en plexiglas pour l’éternité avec trois cigarettes ( je fumais mais pas beaucoup), un exemplaire de la Métamorphose de Kafka, quelques bijoux fantaisies, mon parfum préféré (en ce temps-là « White Line ») et des disques de Jean-Pierre Rampal et de Janis Joplin. Deux de ces objets me font penser à des rituels personnels entre nous : la petite boîte de truffes noires et les poils de sa barbe. Ces matins là il y a fort longtemps – eh non je ne vous dirai pas combien cela fait de temps! – j’avais l’habitude de lui faire des œufs à la coque avec des truffes et, plus tard, je lui taillais la barbe. Qu’est ce que j’aimais faire ça.